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    Modes d’identification et communication chez les pecheurs
    cibouriens (1925-1965)*
    Marc Larrarté
    Au cours des deux «âges d’or» de leurs pêches (sardine, 1925-48, thon, 1950-65), les marins de
    Ciboure et leurs familiers ont usé de modes de désignation, d’identification et de communication bien singuliers,
    qui se présentaient comme des outils, des commodités. Leur acquisition n’était interdite à personne,
    leur maîtrise ne donnait accès à aucune coterie, leur possession ne relevait pas d’un rite initiatique,
    quoi qu’aient pu en dire certains observateurs imbus d’ethno-différences. Ces usages étaient des réponses
    pratiques, parfois ingénieuses, à certaines nécessités du difficile métier de la mer.
    A CHACUN SON SURNOM
    Les enfants de Ciboure apprennent assez vite que les personnes qu’ils fréquentent quotidiennement
    revendiquent des noms différents de ceux dont on les affuble. Un camarade connu comme Xakola (la
    poche) prétend se nommer Etcheverry. Un voisin, Ttaket (aileron de requin) avance le patronyme de
    Berrouet. Cartouche dit s’appeler De Labaca et Olio (huile) Usandizaga. La noce récente d’une demoiselle
    Arrapaillu (cupide) et d’un fils Zapolarrua (la peau de crapaud) scellait en réalité l’union d’une fille
    Olascuaga et d’un jeune Hiribarren! Et ainsi de suite. C’est à n’y rien comprendre.
    Cette prise de conscience s’accompagne d’un doute: cet usage est-il destiné à faire oublier des
    patronymes honteux ou malsonnants, comme il s’en trouve dans toutes les langues (en français, par
    exemple, Bonnichon, Durepaire ou Lamorvonez)? Non, il ne s’agit pas de cela. Les noms officiels de
    Ciboure sont plutôt seyants, imagés, musicaux, bien scandés. On y répertorie par exemple des Etxabe,
    Bidegorry, Bordagaray, Urdanpilleta ou Goicoechea tout à fait honorables.
    Comment se fait-il que ces noms n’apparaissent guère dans la vie quotidienne? Pourquoi sont-ils remplacés
    par des surnoms, eux aussi très évocateurs, tels qu’Apeza (le curé), Zaputza (le souillon), Beharri
    Motza (l’oreille coupée) ou Chichon (rillette, en gascon)?
    Plutôt que de prétendre établir une liste exhaustive de ces sobriquets1, nous en proposons quelquesuns,
    assortis d’une brève analyse et de quelques commentaires qui permettront de comprendre leur rôle
    et leur formation.
    Le sobriquet Apeza provenait des manières douces, voire onctueuses, de la voix posée et du caractère
    équanime de M. Elduayen, son attributaire. Il était pratiqué seul: on disait Apeza, sans plus, alors que
    pour d’autres personnages, on disait Inazio konkorra (Ignace le bossu) ou Jan Battitt Haixe (Jean Baptiste
    Vent), en juxtaposant le prénom officiel au surnom.
    La voyelle terminale d’Apeza peut représenter l’article singulier (“le”, “la” en français – l’abbé) ou plus
    sûrement jouer un rôle prothétique, donner une meilleure sonorité, faire joli, si l’on peut dire.
    Les circonstances dans lesquelles ce surnom est apparu nous demeurent inconnues. Quant à son inspiration,
    nous pouvons la rapprocher d’un Le’una qui vivait à Ciboure dans les mêmes années 1950.
    Le’una est une altération de leguna qui, en basque, signifie: lisse, sans aspérité. Ce mot désigne aussi
    l’un des phénomènes qui permettent aux pêcheurs basques de déceler les bancs de thons: la mer est aplaMarc
    Larrarté
    nie par la présence de déjections huileuses à quelque distance sous la surface. Ceci nous a lancé dans une
    longue et vaine recherche quant à l’origine de ce surnom. Nous avons fini par nous rendre à l’évidence:
    cette origine était plus simple et plus proche du sens premier de leguna. Le personnage surnommé Le’una
    (Antonio Arbelaiz) était calme et pondéré. La pêche au thon n’avait joué aucun rôle dans l’attribution de
    son sobriquet.
    Dans la même veine d’inspiration, il a existé une dame Goxoa (la douce), de complexion très discrète
    dans la redoutable corporation des poissonnières fortes-en-gueule à laquelle elle appartenait; et un
    Obispo (évêque, en castillan) qui n’était ni Basque ni Espagnol, mais Gascon du Vieux-Boucau! Bel exemple
    d’adaptation aux moeurs ziburutar.
    Le surnom Hauxo est une déformation bienveillante, quasiment affectueuse, de hauzo, qui signifie:
    voisin. Il est utilisé sans article terminal, et sans l’adjonction du prénom officiel. Son origine tient tout simplement
    à une manière d’interpeller: – Errak, hauxo, ou Barkatu, hauxo (dis-donc, voisin, ou, excuse-moi,
    voisin...), dit communément le personnage en question.
    D’autres surnoms, Xeme, Gizon, Pottolo (fiston, bonhomme, mon gros…dirait-on en français) partent
    de la même source, qui ne date pas d’hier. Déjà, le corsaire basque Etienne Pellot, 1764-1856, était connu
    pour apostropher d’un Mon vieux sonore ses interlocuteurs, aussi prestigieux fussent-ils. C’est ainsi qu’il
    s’adressa à l’officier anglais qui le maintenait en détention:
    – Mon vieux, j’ai écrit une petite pièce pour distraire Madame votre épouse et tous vos officiers. Mais
    j’ai besoin de votre pelisse pour tenir dignement mon rôle.
    L’Anglais accepta. Après quoi, salué par les plantons qui le confondirent avec le gouverneur, le corsaire
    Monvieux franchit la porte de la forteresse, déroba une barque, traversa la Manche et regagna la
    France.
    Revenons à nos pêcheurs. Autre source d’inspiration: le lieu d’origine. Isaka, qui proviendrait de l’arabe,
    comme acequia, son équivalent espagnol, signifie: fossé ou rigole. Mais, de même que Bidasoa, terme
    générique pour: fleuve, est devenu le nom d’un cours d’eau particulier, qui sépare le Labourd du
    Guipuzcoa, Isaka est le nom du fleuve minuscule qui traverse Saint-Jean de Luz et se jette à la plage
    d’Erromardi. Le personnage affublé de ce surnom était originaire de ses abords.
    Dans la même veine «territoriale», on trouve des surnoms comme Arbona, Igeldo, Sempere (Arbonne,
    Igueldo, montagne qui domine Saint Sébastien, Saint-Pée-sur-Nivelle), ainsi que les qualifications de
    Kaskoina (le Gascon), Xarnegu (métis de Basque et de Gascon), Betroina (le Breton) et plusieurs autres.
    Tout petit, Joset Usandizaga oubliait les emplettes dont sa mère l’avait chargé et revenait souvent de
    l’épicerie avec une mesure d’huile. Ainsi lui fut attribué le surnom d’Olio, qui devait l’accompagner toute
    sa vie, puis se transmettre à ses fils Pantxoa et Antton. Cette «précocité» est exceptionnelle.
    Le sobriquet Olio peut être catalogué comme «anecdotique»: il provient d’un fait vécu ou subi par le
    personnage. Il est, et ceci est également exceptionnel, utilisé en deux variantes: avec ou sans le prénom
    de son attributaire. L’on dit Olio, tout court, quand on s’adresse au personnage lui-même: – Zer diok, Olio
    (comment vas-tu, Olio)? Et l’on prononce Joset Olio pour désigner l’homme en son absence: – Joset Oliok
    erran nau ezantza hartu behar duela (Joseph Olio m’a dit qu’il doit prendre du mazout...).
    Pour Inazio Konkorra, il s’agit d’apparence physique: cet aimable Zokotar n’est pas bossu, mais il a
    tendance à rentrer la tête dans les épaules, notamment à bicyclette. Même jeu pour Mari-Jeanne Belza (la
    noire), tenancière de bar au teint sombre, et pour Sudur motza (nez court), personnage qui s’était fait croquer
    l’appendice nasal au cours d’une rixe.
    L’ennui lié à la condition militaire, la température élevée à Dakar, des propositions réitérées d’aller se
    rafraîchir sont à l’origine de Maiz egarri (souvent assoiffé), sobriquet dont on peut souligner la longueur,
    quatre syllabes, alors que l’usage est de faire court, concis, vif, voire cinglant. Exception pour celui-ci et
    quelques autres, donc.
    Cent cinquante sobriquets basques, autant de français, d’autres en gascon, en breton, en portugais,
    etc... quatre cents appellations de substitution, au moins, circulent à Ciboure. Certains demeurent très
    mystérieux, tels Ddangü et Ttürko appliqués aux frères Thurin, patrons de pêche, avec des «ü» incongrus,
    flûtés à la manière du Pays de Soule (Zuberoa).
    Mais l’occultation des noms officiels ne s’arrête pas là. Les diminutifs de prénoms sont aussi très sollicités,
    ce qui accroît la complexité du système nominatif. Certain Louis est appelé Lusito, un autre Ttitto,
    un troisième Llullu. Il en va de même pour différents Joseph (Koxé, Ttotté, José, Pepe, Joset, Kosep,
    Kosepe), et pour la plupart des autres prénoms usuels. Il y a deux conséquences à cette pléthore d’appe-
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    llations de remplacement: – le classique binôme officiel, (prénom/s + nom) n’est pratiquement jamais utilisé;
    – les pêcheurs ont une double identification: la première, officielle, est connue de l’Etat Civil et de
    l’Inscription Maritime (p.ex.: Georges Olascuaga), l’autre s’utilise entre Cibouriens (Zaputza –souillon–).
    Au départ, l’usage des sobriquets est né d’une nécessité professionnelle. Au cours d’une action de
    pêche, il convient de désigner sans équivoque à qui est adressé un ordre. Or, dans l’équipage d’un thonier,
    il est fréquent de trouver deux ou trois marins porteurs des mêmes prénoms ou des mêmes patronymes,
    qu’il s’agisse de deux frères, d’un père et son fils, d’un oncle et son neveu. Même l’utilisation du
    binôme officiel, prénom + nom (au demeurant bien malcommode) manquerait de précision: il n’est pas
    rare qu’un parrain et son filleul, tous deux appelés Antton Sagarzazu ou Manuel Olaizola travaillent sur le
    même navire.
    Pour éliminer les risques de confusion, de cafouillage, de mise en péril des navires, l’ingénieuse trouvaille
    des Basques du sud, vite adoptée par les Cibouriens, a été de formuler des surnoms sonores et brefs,
    uniques dans le microcosme que constituait chaque port. Leur attribution s’effectuait généralement à la
    fin de l’adolescence, quand le personnage, ayant terminé son apprentissage et fait son temps dans la
    marine militaire, quittait la condition de mousse et le sobriquet d’Aña –diminutif d’Anaia, frère– pour
    accéder au statut de matelot. Comment cela se produisait-il? Il n’y avait rien d’officiel ni de solennel.
    Quelqu’un s’avisait d’une particularité, notait un comportement, se rappelait une anecdote. Cela suffisait.
    Prenons un exemple. Un jeune matelot aux avant-bras musculeux retenait une plate à couple d’un thonier.
    Lorsque tous les équipiers eurent embarqué pour gagner le quai, l’un d’eux lâcha:
    – Tu peux larguer, Besondo.
    Il n’en fallut pas davantage: tout au long de sa vie, l’homme sera connu comme Besondo, qui signifie:
    avant-bras.
    Dans les années 1950, le port de Ciboure avait institutionnalisé cet usage des surnoms: peu de
    pêcheurs étaient désignés par leur véritable état civil. Les Cibouriens n’étant pas tous de délicats poètes,
    il surgissait parfois des appellations crues ou malsonnantes: Kakeri, Muxuru, Xikintsu (diarrhée, épouvantail,
    crasseux), qui étaient assumés avec humour et philosophie, à l’égal des plus charmants, comme Muñu
    ou Gizongai (chéri, fiancé).
    Peu à peu, l’usage des surnoms personnels s’est érodé. L’on a reporté les mêmes sobriquets sur les fils,
    les petit-fils et même sur les filles et petites-filles des premiers attributaires. Les particularités d’origine n’existant
    plus –les descendants de Sudur motza n’ont évidemment pas le nez raccourci–, les appellations
    ont perdu leur sens, leur suc et leur charme. Les manoeuvres à bord des bateaux en sont-elles plus ou
    moins faciles? Il est difficile de le dire. Il est vrai qu’avec la mécanisation de tâches naguère manuelles (la
    coulisse qui ferme la base d’un filet bolinche n’est plus halée à la main, par exemple), les ordres comminatoires
    se sont faits plus rares. Peut-être aussi les surnoms se sont-ils raréfiés parce que les tâches correspondantes
    se sont humanisées.
    DES MAINS EXPRESSIVES
    A l’apogée de la pêche thonière basque, entre 1950 et 1965, il se pratique entre les marins de Ciboure
    un mode de communication que le développement des appareils de radio mettra du temps à détrôner.
    Nous pouvons en prendre pour illustration une brève conversation entre Jesùs Larrarte (Krispin), qui commande
    le Bidassoa en route vers les lieux de pêche, et Paul Berrouet (Ttaket), dont le thonier Erregiña
    regagne le port.
    Les deux patrons ont des informations à se transmettre. S’ils utilisaient la radio, d’autres marins intercepteraient
    leur dialogue. Ils pourraient mettre en panne et se parler, ou plutôt hurler pour couvrir le raffut
    des moteurs auxiliaires, les cris d’oiseaux, le piaulement du vent, le souffle de la mer. Plus avisés, ils se
    présentent bien en vue l’un de l’autre et s’adressent des signes .
    Krispin avance le menton. Cela signifie: – Alors? Quoi de neuf? Qu’est-ce que tu racontes?
    Paul hausse mollement les épaules et, de la main droite, esquisse un mouvement de godille: – Boh,
    rien d’extraordinaire.
    Il dresse l’avant-bras à la verticale, autant de fois qu’il veut exprimer de centaines. Deux fois: – deux cents.
    Puis il élève ses mains ouvertes à hauteur des épaules, les paumes tournées vers Jesùs, deux fois, ce
    qui signifie: deux fois dix. Nous en sommes à deux cent vingt.
    Marc Larrarté
    De même que précédemment, Paul montre huit doigts ouverts, signifiant: huit. Jusqu’ici, il a transmis
    228. Mais 228 quoi?
    Il mime le relevage, le redressement d’une canne à pêche soumise à une forte résistance, ce qu’il convient
    d’interpréter par: thon, plus précisément: thon rouge. L’équipage d’Erregiña a capturé 228 thons
    rouges.
    Comme précédemment, Ttaket mime: dix-huit. Puis il tend ses bras en arrière à la manière des nageoires
    latérales du germon ou thon blanc. Cela signifie: – dix-huit germons. Jesùs sait maintenant que Paul
    rapporte 228 thons rouges et 18 germons.
    De sa main droite largement ouverte, celui-ci indique une direction: – C’est par là que nous les avons
    pêchés.
    Puis il fait mine de chercher sa montre de gousset, traditionnellement pendue sous le nombril au bout
    d’un cordonnet. De la main, il formule un nombre: trois. L’ensemble se traduit par: – Ces poissons ont été
    capturés dans cet azimut à trois heures de route.
    Voilà pour le passé. Maintenant, le patron va exprimer ses intentions. Sa main droite dessine un looping,
    une culbute, puis elle pointe la direction du port. Paul fait à nouveau mine de chercher sa montre
    de gousset, il puis présente huit doigts: – Nous serons au port, demain (le looping illustre le changement
    de date) à huit heures.
    Le même geste de chercher sa montre puis de montrer des doigts peut donc représenter des heures
    de route ou des heures d’horloge. Avec un peu d’habitude, il n’y a pas d’équivoque. Krispìn ne s’y trompe
    pas.
    La main droite de Ttaket dessine un zigzag puis fait la mimique de semer, de répandre quelque chose:
    – Je vais faire un détour pour capturer de l’appât. Le geste du semeur figure l’acte de répandre de la
    rogue, une strouille à base d’oeufs de morues dont les sardines sont gourmandes.
    Krispìn, qui a observé attentivement, exprime un ample assentiment de la tête et de la main: – Bien
    compris.
    Ttaket trace le même geste de la main, sensiblement plus ferme: – Salut!
    S’il prétend à la confidentialité de ses informations: il conclura le dialogue, soit en posant l’index sur
    ses lèvres, comme l’on fait: chut!, soit en faisant mine de tordre ses lèvres, de verrouiller sa bouche.
    LE GALIMATIAS CIBOURIEN
    Des observateurs superficiels ont estimé qu’à Ciboure, entre gens de mer, population foncièrement
    attachée aux traditions, on parle basque. En fait, pas uniquement car, sur un équipage de quatorze hommes,
    on trouve certes plusieurs bascophones, mais aussi des Bretons, des Gascons, des Gallegos, des
    Asturiens, des Portugais... tout à fait ignorants de l’euskara. Parle-t-on donc français, langue officielle du
    pays? Rarement. Plus généralement, on parle cibourien, un dialecte qui n’est reconnu par aucune administration,
    mais qui permet à des phonateurs d’origines disparates de communiquer, de se comprendre,
    de transmettre et d’assimiler sans délai, sans équivoque, les consignes du métier de la pêche.
    Nous n’aurons pas la prétention d’établir une exhaustivité de vocabulaire et de tournures. Il y faudrait
    un matériau parlé dont il ne reste que des bribes. Nous allons plutôt donner une idée de ce qu’était ce
    langage en rapportant le dialogue de deux garçonnets. Ttotté (Joseph) bricole dans un recoin du port.
    Survient Pettan (Bertrand). Voici leur conversation et ce qu’il y faut comprendre:
    –To, Ttotté, qu’ès tu fous dans ce ttartte? (Tiens, Joseph, que fais-tu dans ce coin?)
    – Ixil adi! J’arrange une perttole. (Tais toi donc! Je répare une pertole.)
    (La pertole, invention du pêcheur cibourien Etienne Josié, est un astucieux piège à crustacés; fait de
    morceaux de filet, de baguettes de bois et de cerceaux en fer galvanisé, il se replie et se remise dans un
    espace réduit.)
    – Hori! où t’as ttopé ça? (Mince alors! Où as-tu trouvé cela?)
    – Aux puskatzar. (Aux rebuts, à la décharge.)
    – Qu’ès tu peux atxoker avec ce zikinkeri? (Que prétends-tu capturer avec cette saleté?)
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    – Mari-kutzu! Zikinkeri toi-même. Nauk un beharri ondoko? (Indiscret [littéralement: Marie-pot-dechambre].
    Saleté toi-même! Veux-tu une beigne [derrière l’oreille]?)
    – Danke-schön-pito-xuxen.
    (Cette réplique demande explication. Danke schön, c’est: merci, en allemand. En allemand encore,
    bitte schön signifie: s’il vous plaît, ou: de rien. Pendant l’Occupation, le marchand de cycles Balard se
    moquait des Allemands en prononçant pito xuxen, qui signifie: pénis dressé, en place de bitte schön. Les
    autochtones riaient de son audace. Les Allemands, eux, croyaient –ou feignaient de croire– à une mauvaise
    prononciation et riaient encore plus fort. Cette blague a fait la gloire de son auteur. Dix années plus
    tard, l’expression globale danke-schön-pito-xuxen est demeurée, pour signifier: merci bien, tu peux garder
    ta proposition pour moins sot que moi.)
    – Bego, asto putz, poursuit le garçon. (Laisse tomber, corniaud [littéralement: vesse d’âne]).
    – Bego. Tu veux ttoper des kizkires? (Ca va, passons. Tu veux capturer des crevettes?)
    – Kizkires ou xamar, bearba. Y m’en faudrait bizpahiru. (Des crevettes, ou peut-être des crabes tourteaux.
    Il m’en faudrait deux ou trois.)
    – Ze’rrateuk? Bispahiru xamar? (Qu’est-ce que tu chantes? Deux ou trois crabes?)
    – Ezetz, kaiku, des perttoles. (Mais non, nigaud [littéralement: seau pour la traite des vaches], des pertoles.)
    – Hori, tt’as qu’à en faire. Osaba Kuanito il en faisait ganden urtean avec des pédachos de filet et du
    fil de fer en cuivre. (Notons cette curieuse expression: à Ciboure, tout fil métallique est du fil de fer; on y
    trouve donc du fil de fer en cuivre, en or, en plomb, etc...) (Eh bien, fabriques-en toi-même. Mon oncle
    Jean en confectionnait l’an dernier avec des chutes de filet et du fil de cuivre.)
    – Boh, yé Kuanito... (Boh, ton Jean...)
    – Batxe, llagun, batxe, ou je te fous le kénep. Osaba, c’est pas espantu et compagnie. (Vas-y doucement,
    mon pote, ou je te balance mon knepp [sous entendu: dans le derrière]. Mon oncle n’est pas un
    vantard.)
    (Le knepp était une chaussure apparentée au nu-pieds, avec plus de trous que de cuir, très portée par
    les petites gens dans la période de restriction qui suivit la Deuxième Guerre Mondiale).
    – Bego, bego. Moi, je sais pas faire. (Ça va, ça va. Moi, je n’en suis pas capable.)
    Réflexions silencieuses des deux gars, puis Pettan reprend:
    – Qu’ès tu fous comme peita? (Quel appât emploieras-tu?)
    – Aita m’a passé un mutxurdin. Je le coupe en kozkor eta listo. (Papa m’a donné une vieille [le poisson
    Labrus berggylta]. Je la couperai en tronçons et ça ira.)
    – Mutxurdin ou xixar, gauza berauk. Pour ttoper le xamar, tt’as aussi la sardine erdizka, gozogozoa.
    (De la vieille ou du chinchard, c’est pareil. Pour capturer du crabe, il y a aussi la sardine éventrée, une friandise.)
    – Les têtes et les tripes baiat aski. Ttartteka, y m’en donnent un seau betebetea à l’usine. (Les têtes et
    les viscères suffisent. Le personnel de l’usine m’en offre un plein seau de temps à autre.)
    – Si y’a du sang et ça cocotte, les xamar ils aiment ça. Urde kakazakuak! (Les crabes se régalent du
    moment que ça saigne et que ça pue. Fichus sacs à merde!)
    Le lecteur accoutumé au basque, à l’espagnol, au français et à l’argot aura reconnu des emprunts à
    ces différents langages: peita, mutxurdin, erdizka, gauza, xamar... sont de l’euskara, pédacho vient de l’espagnol
    pedazo, etc...
    Ce qui saute à l’oreille, dans cette conversation, c’est la sonorité des mots. On ne peut ignorer l’abondance
    des consonnes mouillées empruntées au basque: tt, ll, dd, ñ... dont la présence ou l’absence annonce
    la tonalité du propos, nous l’avons évoqué dans le paragraphe consacré aux surnoms. Sons secs: tonalité
    neutre, officielle ou hostile. Consonnes mouillées: message verbal complice, affectueux, amène. C’est
    le cas dans ce dialogue entre deux bons copains d’école et de jeu. Mais alors, d’où provient l’hostilité objective
    des propos? objectera-t-on. D’où vient que Ttotté n’est pas très chaleureux envers son camarade ? Tout
    simplement d’un rituel local: Ttotté vaquait à son bricolage quand Pettan est intervenu. Cette immixtion, il
    feint de la réprouver. C’est l’usage à Ciboure, où la notion d’inaliénable liberté est primordiale.
    Marc Larrarté
    Certaines formules de ce galimatias rappellent l’histoire récente: c’est le cas de pito xuxen, ou encore
    je te fous le kénep. D’autres se réfèrent à des critères de pensée plus anciens et fermement ancrés. Ainsi,
    Mutxurdin désigne Labrus berggylta, la vieille commune, un poisson de récif craintif et casanier. Mais, à
    l’origine, cette altération de motx urdin, vulve bleue, désignait crûment une donzelle aux organes sexuels
    délaissés et gâtés.
    Dans leur majorité, les verbes, atxoker (on prononce: atchoquer), saisir, xister, piquer, ziriker, farfouiller,
    pitziker, grattouiller (de l’italien pizzicare et par extension, picorer, dans le sens de manger peu), se
    conjuguent comme les verbes français du premier groupe: j’atxoke des anguilles, il zirikait ses narines, on
    pitzikera des tapas avant d’aller au stade...
    Fils et petit-fils de pêcheurs, nous avons baigné dans ces manières de penser, de dire, de nommer, il y
    a une quarantaine d’années. Depuis, ces usages se sont considérablement altérés. La communication gestuelle
    d’un bateau a l’autre a survécu quelque temps à la généralisation, vers 1955, des émetteurs-récepteurs.
    Puis elle a disparu. Les surnoms se sont transmis de père à fils ou à fille, perdant de leur spécificité.
    Ils ne sont pas tombés dans l’oubli, bien au contraire. Aujourd’hui, certains d’entre eux, Xakola (la poche),
    Pottero (potier), sont portés par de nombreuses personnes, toutes apparentées au premier attributaire. Il
    y a donc permanence pour certains d’entre eux, mais aussi, pour la quasi totalité, perte de l’exclusivité
    identificatrice. Quant au parler cibourien, il s’est banalisé, parce que la pêche locale a cessé de recruter
    des étrangers (Galiciens, Gascons ou Bretons) ignorant l’euskara. Il y a eu aussi invasion de tournures véhiculées
    par la télévision. Sait-on, par exemple, que le qualificatif pragmatique, employé dans le sens de réaliste
    ou d’opportuniste intervient souvent dans une conversation entre pêcheurs d’aujourd’hui! On se
    trouve, il faut bien l’admettre, bien loin de danke schön-pito xuxen!
    Retenons donc qu’à une période de leur histoire, des pêcheurs basques peu portés aux purs exercices
    intellectuels n’en ont pas moins inventé et exploité des procédures de dialogue et d’identification astucieuses,
    complexes et pratiques, qu’il convenait de soustraire à l’oubli.
    Paris, 9-12-2001


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